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le vieux monde qui n'en finit pas
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15 février 2026

Michel Portal

[Eloge d'outre-tombe, par Francis Marmande (1945-2025)]

Clarinettiste classique, multi-instrumentiste (saxophones, taragot, zokra…), agitateur post-jazz, compositeur, Michel Portal est mort le 12 février 2026 à Paris. Il avait 90 ans. Le soliste international est né à Bayonne (Basses-Pyrénées, devenues depuis Pyrénées-Atlantiques), le 27 novembre 1935. A Bayonne ou, plus exactement, dans les quartiers nord de la ville, où vivent artisans, petits commerçants, ouvriers. Quartiers de la synagogue, de l’école Jules-Ferry et de la gare, où l’on dit avant de traverser le pont sur l’Adour : « Je vais à Bayonne. » Ce qu’il rappelle plaisamment, en février 2019, lorsque le maire, Jean-René Etchegaray (UDI, puis Renaissance depuis 2022), et son conseil municipal unanime donnent au théâtre de Bayonne (aussi Scène nationale du Sud-Aquitain) le nom de l’inclassable musicien, qui ajoute : « C’est ici que j’ai fait mes premiers pas sur scène, à 10 ans. Je suis un dispersé, j’ai fait beaucoup de choses dans ma carrière, et je ne peux pas m’en passer. »

Formation classique, bandas, musiques de rue dans un pays qui sait rire et chanter… Qu’un Argentin débarque à la gare avec son instrument, Sylvain Portal, le père, expédie illico le fils, 9 ans, apprendre le bandonéon. Il en jouera jusqu’à la fin. Il étudie la clarinette à l’école nationale de musique de la ville. Il est très doué. Les chambristes de la région se passent le mot. Les « classiques », déjà, craignent qu’il n’abîme ses dons précieux dans les dancings du dimanche (La Gargale, au Boucau, Le Petit Désir, sur la route de l’aérodrome… près de Bayonne). Toujours poussé par son père, il prend tout. Ni radio ni disques, à l’époque. Des mécènes le conduisent à Bordeaux, à Paris, à la rencontre des grands professeurs.

De cette enfance, dont la mère a trop tôt disparu, Portal gardera jusqu’à la fin l’incomparable plaisir de faire danser, la joie des fêtes dont les musiciens sont acteurs et le bandonéon… L’enfance de l’art : « Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien. J’ai peur de tricher avec la musique. Mon itinéraire n’a pas de frontières, dans ce sentiment de liberté que l’on ressent lorsqu’on est un enfant. »

« J’essaie de suivre une voie plus personnelle »

Elève de Pierre Dervaux (instrument et composition) au conservatoire de Paris, il joue incognito la nuit dans les clubs de jazz. C’est défendu. Il y renforce, à son insu, sa légende. Ce n’est pas là qu’il devient un inépuisable sujet de conversation et d’anecdotes. Il l’était déjà à Bayonne, quartier Saint-Esprit. Premier prix de clarinette au conservatoire de Paris (1959), il enchaîne les concours internationaux (Genève, Budapest), sans lâcher les pupitres de l’orchestre d’Aimé Barelli à Monte-Carlo (Monaco), ou ceux du Cubain Pérez Prado (le « roi du mambo ») en 1951, pour un mois à Madrid. Comme les autres grands musiciens de l’époque (Jean-Louis Chautemps, François Jeanneau, Bernard Lubat, Jacques Di Donato), il fait « le métier » auprès des vedettes de la chanson. Il n’aimera jamais s’étendre sur cet épisode (sauf pour ses interventions auprès de Barbara et de Gainsbourg), toujours sollicité par le jazz (Pierre Michelot, Jef Gilson, Jean-Luc Ponty, Ivan Jullien, André Hodeir…).

De concerts en disques remarqués (Sonates de Brahms pour clarinette et piano, avec Georges Pludermacher en 1969), il reste un soliste très apprécié : Trio de Brahms avec Michel Dalberto (Erato, 1979) ; Mozart (Quintette avec clarinette en la majeur K. 581, (Harmonia Mundi, 1984) ; Contrastes, de Bartok, avec Laurent Korcia (2005)… Il n’est certes pas le premier ni le dernier à jouer classique et jazz, mais sa morale est inflexible. Ni mélange des genres ni « troisième courant »… Interprète, il veut rester à la hauteur « des chefs-d’œuvre classiques et des créations des compositeurs contemporains… » « J’ai connu le bonheur de m’exprimer à travers eux », dit-il. Et dans l’improvisation libre ? « J’essaie de suivre une voie plus personnelle. »

Dès la fin des années 1960, il plonge dans le free-jazz à l’état naissant (grâce à François Tusques, Bernard Vitet, Sunny Murray ou Beb Guérin). Mai 68 passe par là : Portal le prend de plein fouet. Trois iconoclastes dans son genre constituent le New Phonic Art (« ensemble de musique de chambre contemporaine improvisée ») en 1969. En tout, quatre interprètes en quête d’autonomie : Portal ; Carlos Roqué Alsina, claviers ; Jean-Pierre Drouet, percussionniste ; Vinko Globokar, trombone. A l’instar de l’Art Ensemble of Chicago qui chavire Paris et toutes les fêtes politiques en province, le New Phonic Art prétend improviser sans chef. Quelque 250 concerts, tout de même.

Diego Masson – l’ami sans nuages de Portal depuis le conservatoire – et son ensemble Musique vivante l’invitent. Pierre Boulez lui voue une admiration déclarée (Domaines), mais déteste l’improvisation. Luciano Berio, Mauricio Kagel, Karlheinz Stockhausen en font un élu de choix. Vinko Globokar lui dédie son Ausstrahlungen (1972). Franco Donatoni écrira pour lui une pièce sobrement intitulée Portal, et Luc Ferrari son Portrait de Michel Portal pour « bande enregistrée, interview et clarinette » (1995). Il est le partenaire des « poésies visuelles » de Carolyn Carlson, danseuse, tout en enregistrant, à côté, ailleurs, des musiques de film (Jean-Louis Comolli, Nagisa Oshima, Daniel Vigne, etc.) ou de génériques télé (Michel Polac). Pluie de Césars et de Sept d’or…

Abolir frontières et genres

Côté free, il enregistre Our Meanings and Our Feelings avec deux batteurs – Jacques Thollot et Aldo Romano –, le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark et le pianiste Joachim Kühn (1969). Il joue souvent avec le batteur révolutionnaire Sunny Murray. En 1970, il enregistre pour Futura Marge, le label de Gérard Terronès, Alors !!! (John Surman, Barre Phillips, Stu Martin, Jean-Pierre Drouet). Mélange d’Américains et d’Européens qui partagent une même vision de la musique à venir : « Il y a des périodes d’insolence ! » Idem avec Archie Shepp ou Ornette Coleman, qui le presse de le rejoindre à New York. Portal à l’époque ne supporte pas l’avion. Invité sur un disque d’Aldo Romano avec Claude Barthélémy et Jean-François Jenny-Clark, Il Piacere (Owl Records, 1979), il joue une charmante chanson (bandonéon, Aldo à la guitare), qui devient un tube.

Abolir frontières et genres. Rêver ensemble et rire (essentiel) : Portal, comédien des musiques aux cent masques, prend la lumière. Nouvel album, Splendid Yzlment (CBS, 1970), avec Howard Johnson, Jouck Minor, Barre Phillips, Pierre Favre, Gérard Marais… Une vie en musique pendant plus de cinquante ans (1971-2024), sur toutes les scènes, dans tous les styles, sans confusion : phénomène unique, sans compter que le public suit avec allégresse. En 1971, dans la quatrième dimension, il ouvre une structure vouée à l’improvisation libre et collective : le Michel Portal Unit. Où défilent tous les chercheurs du temps. Beb Guérin, Léon Francioli – deux basses – Bernard Vitet, Pierre Favre, Bernard Lubat.

Adepte du duo (Martial Solal, Anthony Braxton, Jean-Louis Chautemps, Dave Liebman, Louis Sclavis, Richard Galliano), Portal se fait aussi électron libre de trios constitués (François Jeanneau-Henri Texier-Daniel Humair ; Joachim Kühn-Jean-François Jenny-Clark-Daniel Humair) et de rencontres interplanétaires (Don Cherry, Charlie Haden, Albert Mangelsdorff, Mino Cinelu, Doudou N’diaye Rose, Jack DeJohnette, Tony Hymas…), il veut croiser la route de tous ses pairs, confirmés comme émergents.

Tous les musiciens qui comptent le rejoignent (le Britannique John Surman, l’Allemand Peter Brötzmann, l’Italien Enrico Rava)… A toute équipe (il aime le foot, le rugby), il faut un match de référence : pour le Unit, ce sera le mythique concert du très turbulent Festival de Châteauvallon, le 27 août 1972 – Portal, Vitet, Favre, Guérin et Léon Francioli, plus le cri d’une étonnante vocaliste jaillie de l’ombre, Tamia : « Ils écrivent pour l’éternité, mais à la craie. »

No, No But It May Be (Le Chant du Monde, 1973) en conserve la trace, comme Châteauvallon 76 (avec Lubat, grand batteur), sans rien retenir de la liturgie théâtrale des concerts, de l’étonnante présence de Portal, comédien de musique, acteur pour happenings politiques. En coulisse, le grand Charles Mingus, qui vient de jouer, murmure : « Ecoutez ces types… Ils sont étonnants ! On dirait des primitifs en train de s’envoyer des messages… »

On l’aime largué, capricieux, lyrique, rageur

En 1980, Portal enregistre un disque de studio en solo (couverture de Pierre Alechinsky) : Dejarme Solo ! (Dreyfus). Comme Turbulence (Harmonia Mundi, 1987), l’album connaît un vrai succès. Ceux que publie Label Bleu aussi. Festivals, matinées classiques du Théâtre des Champs-Elysées, ou n’importe quelle scène, si petite soit-elle, engouement et controverse l’accompagnent. Une nuit de 1977, il lance (entouré de Drouet et Lubat) pour une trentaine de présents un cri très rimbaldien : « Il faut absolument inventer un langage nouveau ! » On l’aime largué, capricieux, lyrique, rageur, il est rare qu’on ne l’aime pas. Il aura inventé une forme d’avant-garde pour grand public.

Depuis la fin des années 1970, les retrouvailles avec Bernard Lubat lui offrent un nouvel espace de sincérité et de risque : du festival expérimental Uzeste musical (Gironde) aux Fêtes de L’Humanité (avec le batteur Max Roach, en 1990, pour Mandela), Lubat l’entraîne dans des aventures aussi cocasses qu’inventives auxquelles il se prête à fond, sans souci excessif de son image (avec Sylvain Luc, notamment).

Sa course piétinerait-elle ? Il sait accepter l’échec. L’intrépide producteur du label Nato, Jean Rochard, parvient à le convaincre, nous sommes en l’an 2000, de rejoindre la rythmique de Prince à Minneapolis (Minnesota) : Sonny Thompson (basse), Michael Bland (drums), plus Vernon Reid (guitare en dehors des clous). Passeur : Tony Hymas (claviers). Daniel Richard, directeur de production pour Universal, assure la logistique. La rencontre est une fête : « Ces types sont des soleils ! » Minneapolis (2001), Minneapolis, We Insist (2003), Birdwatcher (2007) sont des albums plébiscités (Universal).

A ce mélange sans calcul de funk, de rock et de rap (Portal, rajeuni, a 70 ans) succèdent concerts, Uzeste, Mozart et, nouvelle direction, Baïlador (Ambrose Akinmusire, Lionel Loueke, Scott Colley, Jack DeJohnette), produit par Bojan Z. pour Universal. Re-succès, largement confirmé par MP85 (Bojan Z. lui dessine un écrin parfait en 2021) chez Label Bleu, qui déclenche une rafale de concerts sur les plus grandes scènes. Portal a 85 ans, 87 à la fin de la tournée : « Je voulais une musique heureuse, vivante, explosive… Quelque chose d’ouvert à l’instant présent et qui renoue avec le plaisir du partage et du collectif après toutes ces semaines d’emprisonnement [dues à la pandémie de Covid-19]. C’est une musique qui se moque des styles, qui choisit la vie, qui fait tomber les murs ! »

Le 21 novembre 2023, il est l’invité du Quatuor Zaïde (jeunes musiciennes), comme Xavier Phillips, violoncelliste en vue. En juin 2024, il joue au Théâtre de Caen, avec une troupe de jeunes musiciens brillants : Paul Lay (piano), Nils Wogram (trombone), Bruno Chevillon (contrebasse), Lander Gyselinck (batterie). Jazz ? Pas jazz ? Il nous aura au moins aidés à dépasser ces débats de théologiens anxieux. Peut-être parce que, anxieux, il l’était pour dix.

Il n’a jamais voulu jouer « à la manière de » ni se faire énième musicien de jazz, mais être Portal : « Soit on se dit “je vieillis, j’ai vieilli de mille ans”, mais ce n’est ni très vrai ni très intéressant, soit on prend acte : je ne suis plus le même, plus engagé de la même façon, le temps ne me requiert pas de même, les gens qui étaient autour ont disparu, ils ne sont plus là, on y est allés jusqu’à saigner. Parce que c’était dur, physiquement, c’était très dur, comme s’il fallait mourir tous les jours à 4 heures du matin. On jouait comme ça» C’est si rare, un soliste international qui vit dans un respect absolu de l’instrument et de l’œuvre, mais aussi ose l’abîme du non-savoir et de la remise en jeu totale.

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