Ravachol et les Pieds-Nickelés (mon articulet de décembre 1988, comme le temps passe)
Jarry, Sade, Baader et quelques autres, réunis dans une Anthologie de la subversion destinée à « faire un mauvais parti aux couillonneries trônantes ».
Les amateurs de faits divers insolites connaissent sans nul doute le nom de Georges Le Gloupier. Sous ce pseudonyme se cache le personnage mystérieux qui, périodiquement, attire l’attention des médias en jetant des tartes à la crème au visage de représentants dûment choisis de l’establishment culturel. Jean-Luc Godard et Marguerite Duras, par exemple, ou, très récemment, Bernard-Henri Lévy firent les frais de l’entreprise. Plaisanterie de mauvais goût ou hommage caractérisé à Dada et aux amants du film burlesque, cette "croisade pâtissière" mit de son côté les rieurs, parmi lesquels certaines de ses victimes et non des moins prestigieuses.
De la pratique à la théorie, c’est bien connu, il n’y a qu’un pas – que vient de franchir le Liégeois Noël Godin, ci-devant critique de cinéma et "conseiller balistique" de Le Gloupier, dont il est toute évidence l’inspirateur le plus écouté. Aboutissement de vingt années de recherches, son Anthologie de la subversion carabinée, que vient de publier l’Âge d’Homme, est bel et bien le "projectile autoricide jeté sur le pavé des civilisés" dont rêvait Joseph Dejacque au siècle dernier.
En plus de huit cents pages, Godin y recense quelque cent cinquante auteurs issus de tous les horizons géographiques ou sociaux et usant de toutes les formes imaginables d’expression (du reportage à la chanson paillarde, du conte licencieux à la lettre d’insultes, de l’essai théorique à la grille de mots croisés). Catalogue magnifique de la subversion de tous les pouvoirs, apologie exaltée de tous les refus, ce pavé ne veut négliger aucun des moyens mis en œuvre par l’histoire (ou, potentiellement, par l’imagination du lecteur) pour "faire un mauvais parti aux couillonneries trônantes".
L’érudition littéraire et politique de Godin, qui revendique avec la même exubérance l’héritage des Pieds-Nickelés et d’Alfred Jarry, celui de Ravachol et des pétroleuses de la Commune, est éprouvante. Son anthologie rassemble autant d’humoristes et de pamphlétaires facétieux (Allais, Swift) que de penseurs établis de la théorie politique et philosophique (Vaneigem, Fourier), autant de littérateurs obscurs ou reconnus (Sade et plusieurs surréalistes sont mis à contribution, ainsi que Laurent Tailhade et Félix Fénéon) que d’activistes bien réels (Bonnot, Henry).
Eu égard au désordre imposé de la table alphabétique, la Fraction armée rouge de Baader côtoie ainsi Jean Baudrillard, Marius Jacob voisine avec Hébert/le père Duchesne, tandis que Zola lui-même flirte avec Ramsès Younane, qui fonda avec Georges Henein le groupe surréaliste égyptien.
Quelques témoins à charge inattendus comparaissent même dans ce procès impitoyable du "monde de l’erreur complète", où Godin joue les procureurs avec jubilation : un cardinal et un chanoine, un commissaire de l’Armée rouge et quelques policiers notoires, un saint et même Paul Claudel – qu’un égarement d’adolescent fit encourager ses lecteurs à enflammer les domiciles des riches bourgeois de l’époque...
Godin manie un style très personnel et tire le portrait de ses invités avec un sens aigu de la formule ; et son écriture est succulente, qui mêle le néologisme hilarant et l’archaïsme le plus savoureux. Mais on aurait tort peut-être de ne pas prendre son livre au sérieux.
Derrière la juxtaposition incongrue et le jeu avec les mots se dessine en effet une vision sociale exubérante et ludique, bel et bien apocalyptique : "Détruisons et brûlons tout ce qui nous empêche/De quelconque façon d’avoir toujours la pêche", lit-on dans l’Ode à l’attentat pâtissier, qu’on peut décidément considérer comme la profession de foi de Godin. Son Anthologie de la subversion carabinée est de nature, semble-t-il, à donner quelques insomnies aux "empêcheurs de mieux-jouir et autres jean-foutre". Faut-il la déclarer d’utilité publique ?
Charles Tatum, Jr, Le Monde des livres, 9/12/1988. [Je remercie infiniment le regretté François Bott qui a eu l’extrême gentillesse, il y a trente-huit ans, de m’ouvrir les colonnes du Monde.]
Noël Godin, Anthologie de la subversion carabinée, 5e édition (revue), Paris/Lausanne, éditions Noir sur Blanc, 1085 p., 34 €.
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