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le vieux monde qui n'en finit pas
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10 juillet 2026

Coup de chaud sur la Bretagne (suite)

« Aucun territoire n’est à l’abri du changement climatique, la Bretagne ne sera pas un refuge »

Confondre l’exposition géographique d’un territoire et sa vulnérabilité au changement climatique peut créer un faux sentiment de protection et accentuer l’impréparation des pouvoirs publics et des habitants, avertissent les analystes Clément Jeanneau et Antoine Poincaré dans Le Monde du 11 juillet.

Il est une idée reçue, tenace, que les dernières semaines viennent sérieusement bousculer: la croyance en l’existence, en France, de territoires refuges vis-à-vis du réchauffement climatique. Pour citer l’exemple le plus emblématique: qui n’a pas déjà entendu, et pas seulement sur le ton de la plaisanterie, que la Bretagne ferait office de dernier bastion de fraîcheur à l’ère du réchauffement ?

Les canicules qui se succèdent depuis le mois de mai démontrent qu’il n’en est rien: aucun territoire n’est à l’abri du changement climatique. La Bretagne ne sera pas un refuge climatique. Il ne s’agit pas de nier qu’il puisse y avoir des températures moins élevées, par endroits et pour certaines vagues de chaleur, et que cela soit parfois le cas en Normandie ou dans le Nord. Mais la Bretagne est elle aussi en « insécurité climatique », pour reprendre l’expression de l’ingénieur spécialisé Alexandre Florentin, de même que les autres régions précitées.

Une étude menée par l’Observatoire de l’environnement en Bretagne montre ainsi que dans une France à + 4°C, ce qui correspond à la trajectoire actuelle de réchauffement à l’horizon 2100, les records de température pourraient atteindre en Bretagne 50°C par endroits; que jusqu’à six vagues de chaleur pourraient survenir en une année; que les conditions favorables aux feux de forêt augmenteraient de vingt-cinq jours par an; que la sécheresse des sols serait plus longue d’au moins un mois et plus intense de 47% ; qu’en été, les débits des cours d’eau chuteraient de 37% par rapport à la période 1976-2005...

La liste serait longue. Présentée l’été dernier devant des élus bretons et leur administration, elle a fait l’effet d’un choc, comme le raconte le pilote de l’étude, Pierre d’Arrentières, interrogé dans le cadre de notre livre Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique (Terre à terres, 2026). De nombreux acteurs locaux ont alors manifesté leur surprise, « comme si beaucoup découvraient le sujet », témoigne-t-il.

Ces réactions illustrent un risque sérieux: celui du faux sentiment de protection. Il n’est pas propre à la Bretagne: les récents travaux du GIEC normand montrent, par exemple, que seuls 52% des Normands disent ressentir le dérèglement climatique dans leur quotidien, contre 71% au niveau national, selon une étude Odoxa de 2023. Si ce ressenti s’appuie sur des faits indéniables, il n’en reste pas moins piégeux: l’illusion de protection peut retarder la démarche d’adaptation d’un territoire. Le chercheur Julien Reveillon, de l’université de Rouen-Normandie, parle, dans un article publié sur The Conversation, d’un « biais d’optimisme irréaliste » en Normandie induit par ce « fort décalage de perception du dérèglement climatique ».

À ce stade, il est possible de se dire que la situation va certes se dégrader en Normandie ou en Bretagne, mais qu’il y fera tout de même souvent plus frais qu’ailleurs. Il ne faut cependant pas confondre l’exposition géographique d’un territoire et sa vulnérabilité, qui dépend de facteurs sociaux, politiques, environnementaux...

Ainsi, en Bretagne, la proportion de personnes âgées, plus fragiles face à la chaleur, est supérieure à la moyenne nationale, et en augmentation, selon les récentes études de l’Insee. La région est aussi très vulnérable sur la ressource en eau, en raison de sa géologie très particulière qui limite ses réserves souterraines. Elle puise ainsi 75% de son eau potable dans ses eaux de surface, contre 36% au niveau national, comme le constate l’agence régionale de santé dans un bilan de 2017. Une commission parlementaire observe également qu’en 2022, 70 communes bretonnes ont perdu provisoirement leur accès à l’eau. Cette année-là, l’une d’entre elles a même connu cinq mois sans eau potable au robinet. Un afflux d’habitants ou de touristes ne ferait que renforcer la pression sur la ressource et donc la vulnérabilité de tous.

Par ailleurs, le risque climatique d’un territoire n’est pas gravé dans le marbre. Certaines villes partent avec des atouts naturels indéniables, mais leur avenir dépend de leur capacité à se préparer à un climat déréglé. À ce stade, pour les territoires les mieux lotis sur le papier face à certains aléas, rien n’est acquis. La Bretagne est, par exemple, peu préparée aux fortes chaleurs, notamment du point de vue de ses bâtiments.

Enfin, le risque peut varier de façon majeure sur un même territoire, en fonction de spécificités liées, par exemple, à l’urbanisme, ou des liens de solidarité entre acteurs locaux, qui peuvent sauver des vies.

Dans ce contexte, le rôle des pouvoirs publics est essentiel. Face aux canicules, l’une des priorités devrait être de faciliter l’accès aux lieux naturellement frais ou déjà climatisés présents partout en France, en veillant à réduire les inégalités d’accès à la fraîcheur. Le collectif Demain 50°C appelle ainsi à s’appuyer sur les églises, où peut être organisé l’accueil des plus fragiles.

L’extension des canicules à tout le pays plaide pour une politique de droit à la fraîcheur sur tout le territoire. La France pourrait s’inspirer de l’Espagne, où l’État et les collectivités ont coordonné la mise en place d’un réseau d’abris climatiques. L’idée est de s’appuyer sur l’existant (bibliothèques, piscines, parcs) pour en faire une infrastructure publique de résilience: extension des horaires d’ouverture, travail pour rendre ces espaces accueillants auprès de différents publics, etc. À Barcelone, 99% des habitants vivent à moins de dix minutes à pied d’un abri climatique, ainsi que l’indiquaient les auteurs d’un article sur le sujet dans The Conversation.

À l’heure où les débats se focalisent sur la climatisation, ce cas rappelle que l’adaptation climatique, loin d’être un seul sujet technique, est éminemment sociale et politique. Il invite à se poser une question encore trop occultée: quel modèle d’adaptation climatique voulons-nous ?

Clément Jeanneau et Antoine Poincaré sont analystes, spécialistes de l’adaptation au changement climatique et auteurs de Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique (Terre à terres, L’Aube, 2026).

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