La naissance de Nestor Burma, par Léo Malet

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« Le premier volume des Exploits du Dr Fu-Manchu s'ouvre sur le docteur Petrie, au travail sous la lampe, seul dans son cabinet d'un faubourg de Londres, nimbé de brouillard et plongé dans le sommeil et le silence. Soudain, on sonne à la porte. Le docteur va ouvrir. Un homme bien charpenté, engoncé dans un pardessus se tient sur le palier. "Smith ! s'exclame Petrie. Nayland Smith, de Burma !"

De tous les romans policiers que j'ai lus, c'est cette scène absolument dépourvue d'originalité et de sensationnel,  qui m'a je ne sais pourquoi, de beaucoup le plus profondément frappé. Et plus particulièrement les sonorités de cette phrase: "Nayland Smith, de Burma !"

Aussi, lorsque je décidai d'écrire une série de récits comportant un personnage central, ce personnage avait déjà un nom: Burma. Et comme Smith, je le voyais apparaître dans le silence nocturne. Un homme de la nuit, tant soit peu onirique. Il fallait le doter d'un prénom. Sans hésiter, mon choix se porta sur Nestor (j'ignore pourquoi). Nestor Burma. Cela claquait et faisait un tantinet baraque foraine. (On me l'a reproché, mais j'aime les baraques foraines et leurs "peintures idiotes", comme disait Arthur Rimbaud. Peintures idiotes non exemptes de poésie.) Choix heureux que celui de Nestor. J'ai appris plus tard que ce mot venait du grec: "noir" (honni soit...), ou "celui qui se souvient" (excellent pour un détective). Enfin, comme son homonyme le roi de Pylos (et tant qu'on y est, Pylos est l'anagramme approximative de police), mon héros est enclin aux longs discours. »

Vient de paraître, 1959
(repris dans Les Cahiers du silence, spécial Léo Malet, 1974, La Marge-Kesselring)

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© Tardi

[ Depuis lors, les éditeurs français de Sax Rohmer ont pris soin d'offrir des atlas à leurs traducteurs. Dans l'édition du Mystérieux Docteur Fu Manchu dont je dispose (sous la direction de Francis Lacassin, éditions Alta, 1978, nom du traducteur nom mentionné), la scène évoquée par Léo s'achève sur ces mots:
« À peine étais-je debout qu'un homme maigre, de haute taille, aux traits hardis, bronzés, entrait et se précipitait vers moi les mains tendues, en s'écriant: "Mon vieux Petrie ! Vous ne m'attendiez pas, je pense !" C'était Nayland Smith... que je croyais en Birmanie ! » ]