Boris Lehman est né à Lausanne le 3/3/44. Il est donc normal que la rétrospective importante que lui consacre la Cinémathèque suisse (à Lausanne, comme nul ne l'ignore) démarre le jour de ses 66 ans, avec À la recherche du lieu de ma naissance (1990). Pour le reste, programmes, horaires, carte des vins et autres douceurs, on se dirigera sur le site de l'excellent Boris [clic] et sur celui de la Cinémathèque [clac], non sans avoir pris connaissance du texte de présentation que cette dernière a bien voulu nous faire partager. 

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« Dans l’œuvre inclassable et impossible à recenser de Boris Lehman (il avance aujourd’hui une liste de 350 films mais ce n’est qu’un choix), il y a un avant et un après Babel, ce film-fleuve de plus de six heures dans sa première partie, réalisé entre 1983 et 1991, et qui se poursuit aujourd’hui. De ce film date un parti pris de "Journal filmé" où le cinéaste se prend pour objet, intervient, s’interroge sur lui-même. A la recherche du lieu de ma naissance, Tentatives de se décrire ou Ma vie racontée par mes photographies seraient les emblèmes de ce parti pris. On pourrait, à l’inverse, citer son grand film documentaire, Le Béguinage (ou Magnum Begynasium Bruxellense), comme une sorte d’antithèse à Babel. Dans ce film-là, il ne s’intéresse qu’aux autres, aux habitants d’un quartier populaire de Bruxelles promis à la démolition. Portraits frontaux de petites gens, observations de gestes d’artisans, état des lieux: à la fois relevés topographiques, enquête ethnographique, Le Béguinage, en raison de son principe "objectiviste", a enregistré des pratiques sociales aujourd’hui disparues (métiers, usages, loisirs, croyances). Mais cette opposition se révèle vite trompeuse: que faire du Portrait du peintre Arié Mandelbaum, de Muet comme une carpe consacré au rite culinaire juif de Rosh Hashana dans un tel partage? Et comment ne pas voir que dès Le Centre et la classe (film de commande sur l’orientation scolaire), dès Ne pas stagner (expérience de thérapie théâtrale et cinématographique dans un centre psychiatrique) et sans doute parmi les centaines de films réalisés à la faculté de chimie de Bruxelles pour fixer des expériences, Boris Lehman mariait son goût de l’observation têtue (il pratique le plan fixe et lui donne la durée qu’il faut) avec celui de l’introspection. A la recherche du lieu de ma naissance, à nouveau lui, est un des meilleurs exemples de cette volonté de chercher à se trouver à travers les autres, en donnant la parole et la place aux autres.

« Né le 3 mars 1944 à Lausanne (ses parents ayant trouvé refuge en Suisse après l’invasion de la Belgique par les nazis), Boris Lehman entreprend, dans ce film, de retrouver les lieux, les circonstances de cet événement à la fois fondamental (il voit le jour!) mais insignifiant (il quitte la Suisse une année après sa naissance) et encombrant (combien de formulaires faut-il remplir dans son existence où l’on indique son "lieu de naissance"?). Mais il n’y a rien ou presque qui permette de nourrir une telle enquête, sinon des faux-semblants et il faut reconstituer avec l’arbitraire que cela comporte, faire jouer à d’autres, chercher des analogies, finalement il faut se projeter, imaginer en regardant d’autres vivre leur propre vie: tout bébé, tout enfant est un possible petit Boris. Ainsi filme-t-on une naissance, une circoncision, un apprentissage de la natation…

« Le cinéma de Boris Lehman ne fait pas semblant: on n’y filme que des événements présents au moment du filmage, des gestes et des attitudes effectives. Ceux qui les exécutent ne sont pas des "doubles", des tenants-lieu, ils sont là avec leur opacité à eux, leur identité à eux et aux spectateurs de faire la navette entre cette réalité singulière – celle de l’autre justement – et la réflexion du cinéaste sur son passé ou sur lui-même, l’hypothétique saisie d’un "temps perdu".

« Ainsi le peintre de Portrait de peintre dans son atelier hésite-t-il, le film durant, à tracer le premier trait sur la toile blanche, à instituer quelque chose dans cet espace de représentation. Il ne se passe donc, littéralement, rien dans ce film et pourtant le film a enregistré la recherche, l’élan. De même Babel nous entretient-il longtemps d’un projet de voyage au Mexique de Boris Lehman et enregistre-t-il, de Waterloo (entame du film, improvisation de 8 minutes) à Mexico et retour, les atermoiements, la préparation, les craintes, et finit-il par escamoter le moment, donné au départ comme principal, du séjour chez les Taharumaras.

« Le cinéma de Boris Lehman est donc risqué pour tous ceux qui y participent: le cinéaste qui a lancé un projet et se laisse conduire là où le chemin qu’il découvre le mène, les personnages qu’il rencontre, qu’il suit et qui révèlent une part d’eux-mêmes, et le spectateur qui ne peut guère savoir ce qui l’attend et sera amené à se trouver de lui-même au cœur du questionnement "sur soi" du cinéaste. »

François Albera, texte publié dans le programme de la Cinémathèque suisse, mars-avril 2010

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