joyce carol oates

« ... je titubais le long de la rivière me frayant un chemin à travers les cigales qui jonchaient le sol sur une épaisseur de deux centimètres. Je tâchais de ne pas en avoir peur, je tâchais d’éprouver de la pitié pour ces créatures maudites, certaines n’étaient plus que des enveloppes vides, d’autres étaient encore en vie et rampaient les unes sur les autres, d’autres enfin stridulaient dans les arbres avec le désespoir des damnés. Les cigales des dix-sept ans nous expliquaient nos aînés car nous n’étions pas assez âgés pour avoir vécu la dernière invasion de cigales, survenue à Sparta dans les années 1955, les plus tragiques des créatures de Dieu, qui naissaient incapables de manger, sans bouche ni tube digestif, pourvues seulement d’yeux rudimentaires et d’organes sexuels enfermés dans une carapace, se réveillaient (pourquoi ? nos aînés ne savaient l’expliquer, bien que nous comprenions que la question les avait préoccupés) au bout de dix-sept ans passés dand leur cocon souterrain, se creusaient avec frénésie un passage jusqu’à la surface de la terre pour s’envoler dans les branches basses des arbres comme des pilotes ives, ramper sur les troncs et se grimper les unes sur les autres, s’accouplant aveuglément dans un vacarme pandémoniaque, après quoi les mâles se ratatinaient et mouraient presque sur-le-champ tandis que les femelles survivaient quelques heures le temps de pondre leurs œufs dans la terre afin que recommence immédiatement le cycle des dix-sept ans puis elles mouraient à leur tour et le lendemain le sol était jonché de carapaces de cigales pareilles à des âmes proscrites à qui même l’enfer était refusé en ce matin de douleur violente où j’avais appris que Magda Maria était morte... »

Joyce Carol Oates, Magda Maria (2007) dans le recueil Cher époux (2009)
traduction de Claude Seban, éd. Philippe Rey, 2013