[Des hommages à Resnais qui me sont passés sous les yeux depuis sa mort il y a dix jours, le plus beau et le plus émouvant est le portrait dressé par Jean-Pierre Bouyxou. Le texte a été publié, avec de menues coupes, par un célèbre hebdomadaire du jeudi. En voici la version originale et complète. Cher JiPé : les comparses de Fantômas, les amis de Harry Dickson et tous les fils de pharmaciens bretons vous embrassent avec chaleur.]

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« Le plus jeune des cinéastes français est mort samedi à 91 ans. Malicieux, frondeur, imprévisible, Alain Resnais a gardé jusqu’au bout l’énergie et la curiosité de ses débuts. Rien, ni la défiance tatillonne des compagnies d’assurance qui, l’estimant trop âgé, imposaient la présence à ses côtés d’un "réalisateur de secours" (Cédric Klapisch pour Pas sur la bouche, Bruno Podalydès pour Cœurs et Vous n’avez encore rien vu), ni les violentes crises de sciatique qui le torturaient, n’aurait pu l’empêcher de se consacrer à la seule activité qui, depuis toujours, l’intéressait vraiment: faire des films. "J’ai besoin de tourner, déclarait-il en 2012 à Paris Match, car j’ai la phobie du chômage." Son dernier film, Aimer, boire et chanter, tourné en studio à la Cité du cinéma de Luc Besson et présenté au festival de Berlin, ne sortira que le 26 mars. Mais, déjà, Alain Resnais préparait le prochain, Arrivée et départ. "Il n’arrêtait jamais, raconte Jean-Louis Livi, son producteur et ami. Il avait beau être handicapé par une hanche et par son dos, il continuait de travailler tard dans la nuit, et de venir discuter travail les week-ends."

« Fils de pharmacien, couvé par une mère très pieuse, Alain Resnais n’a pas eu une enfance et une adolescence heureuses. Souffreteux, il s’ennuie ferme à Vannes, en Bretagne, entre l’officine familiale et le collège catholique où il est un élève moyen. Mais il découvre tôt un puissant antidote à la morosité: la lecture. Il dévore Proust, Aldous Huxley, Katherine Mansfield et d’innombrables récits populaires. Ses héros favoris sont Fantômas, le poète du crime, et Harry Dickson, « le Sherlock Holmes américain ». Il est aussi féru de bandes dessinées. Le 9e art – comme on ne dit pas encore – restera une de ses passions: il participera en 1962 à la création du Club des bandes dessinées et collaborera activement à son bulletin, Giff-Wiff, pour lequel il ira, pétri d’admiration, interviewer des dessinateurs en Amérique. Et dès 1956, quand il consacrera un documentaire à la Bibliothèque nationale, Toute la mémoire du monde, il apportera des fascicules de sa propre collection pour les poser en évidence sur les rayonnages de la trop bien-pensante institution, qui n’en possède aucun... Et puis, bien sûr, il y a le théâtre, où l’emmènent régulièrement ses parents, et le cinéma. Chaque jeudi, il assiste aux matinées enfantines d’une salle vannetaise, la Garenne. Les brumes de l’expressionnisme allemand, les prouesses de Douglas Fairbanks, les farces de Laurel et Hardy, les westerns de John Ford, tout l’enthousiasme. Il a cependant une préférence pour les films muets à épisodes, notamment ceux de Louis Feuillade, qui l’influenceront durablement. Alain a 12 ans, en 1935, quand un événement scelle son destin. Dans une boutique du passage Pommeraye, à Nantes, son père lui offre une caméra Kodak 8 mm. Il met aussitôt en chantier une adaptation de Fantômas interprétée par des copains. "Je pensais que puisque les acteurs étaient des enfants, racontera-t-il, je n’avais qu’à rapprocher ma caméra pour les faire paraître adultes. Mais à la projection, ça n’allait pas du tout. Je me suis désespéré et les comédiens se sont découragés." Ce Fantômas demeurera inachevé, mais il rêvera longtemps de porter pour de bon à l’écran les romans de Pierre Souvestre et Marcel Allain. "J’y ai renoncé, dira-t-il, parce que Georges Franju caressait le même projet. Je ne voulais pas lui porter préjudice."

« Le reste s’enchaîne naturellement. Alain Resnais est fait pour le cinéma, le cinéma est fait pour Alain Resnais. Celui-ci, qu’on aurait tort d’assimiler aux mistons poussez-vous-de-là-que-je-m’y-mette de la future Nouvelle Vague, apprend patiemment ses gammes. Il suit les cours de comédie de René Simon, s’intègre à une troupe de théâtre amateur, s’initie à la photographie, s’inscrit à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques, qui deviendra la Fémis), signe le montage de plusieurs films de Nicole Vedrès, Paul Paviot, Agnès Varda et William Klein, et dirige lui-même divers courts métrages en 16 mm. Son premier film professionnel est un documentaire, Van Gogh, en 1948. D’autres suivront, dont deux chefs-d’œuvre: Les statues meurent aussi, un essai sur l’art africain (coréalisé par Chris Marker) qui est surtout un pamphlet anticolonialiste, et qui aura de gros ennuis avec la censure, et Nuit et brouillard, sur les camps d’extermination nazis.

« Puis, en 1959, le choc:  Hiroshima mon amour, son premier long métrage, écrit par Marguerite Duras. Vingt-quatre heures d’un amour interdit, sans aucun respect des règles habituelles de la narration. "Le film le plus original, celui qui contient le plus d’innovations depuis l’époque de l’affirmation du cinéma parlant", s’enflamme Michèle Bernstein dans la revue de l’Internationale situationniste. Deux ans plus tard, second coup d’éclat: L’année dernière à Marienbad, d’après un scénario, cette fois, de Robbe-Grillet. Sa sortie provoque une nouvelle bataille d’Hernani. Pour une partie du public et de la critique, le film, dont la forme relève d’un classicisme intransigeant, marque une date dans l’histoire du cinéma. Pour les autres, ce n’est qu’un pensum abscons, prétentieux et soporifique, le sommet du snobisme. Le malentendu Resnais commence. Sous l’apparente froideur hautaine du récit, presque personne ne distingue la part d’onirisme échevelé qu’il comporte, et encore moins l’hommage qu’il rend à la culture populaire: beaucoup plus qu’à Sade, c’est à Mandrake le magicien, le héros des BD de Lee Falk et Phil Davis, que fait songer son énigmatique protagoniste flanqué d’une Delphine Seyrig évanescente, tout droit sortie, avec ses boas emplumés, d’un mélodrame muet.

« Peu des films suivants de Resnais échapperont à la même méprise. Ils intrigueront, fascineront, irriteront, mais ne laisseront jamais les spectateurs indifférents. Tous, même les moins réussis, seront ponctués d’audaces étonnantes. Ce n’est pas en vain qu’il se réclame d’un seul maître, André Breton. "Bien qu’étant athée ou agnostique, je ne sais pas trop, je crois à la métaphysique", dit-il. Dans Je t’aime je t’aime (1968), présent et futur s’imbriquent pour conjurer le passé. Dans Providence (1977), les liens entre l’imaginaire et le réel sont disséqués pour mettre à nu les arcanes de la création littéraire. Dans Mon oncle d’Amérique (1980), le professeur Laborit interrompt trois histoires entremêlées pour comparer le comportement des personnages à celui de rats de laboratoire. Resnais, sans se départir d’un humour très pince-sans-rire, a tous les toupets. Et sous leur vernis d’intellectualisme, ses œuvres ne cessent ni de magnifier la vie et l’amour, ni de vibrer de mélancolie, ni d’emprunter à l’univers de la BD et du roman-feuilleton ses mystères et ses pouvoirs d’envoûtement. On peut rêver du film qu’il a eu le plus envie de faire, et pour lequel il n’a trouvé aucun producteur: Les Aventures de Harry Dickson, dont il comptait demander les décors à Paul Delvaux. "Tous mes films, déclare-t-il, ont été des commandes. Il ne faut donc pas me considérer comme quelqu’un qui aurait un message à délivrer au monde, et il m’est difficile de me considérer moi-même comme un auteur."

« La vie est un roman, en 1983, marque un tournant dans sa carrière et sa vie. Le cinéaste va bientôt se séparer de Florence Malraux, qui a longtemps été à la fois son assistante et son épouse. Il a rencontré celle qui sera désormais son actrice attitrée et sa muse, et qui deviendra en 1998 sa seconde femme, Sabine Azéma. Avec elle, soudain, sa fantaisie, jusqu’alors masquée, éclate avec une insolence toute juvénile. Fuyant les artifices, il multiplie les plus savoureuses extravagances, toujours à l’encontre des modes et des codes, sans en exclure une gravité souvent poignante. Mélo (1986) est l’adaptation fidèle d’une pièce oubliée d’Henry Bernstein, dont il ravive l’attendrissante intemporalité. Les personnages de Smoking/No smoking (1993) ont une existence en version multiple, dans des paysages de carton-pâte. Ceux d’On connaît la chanson (1997) entonnent tout à trac, en playback, des airs d’Ouvrard et de Dranem, de Bécaud et d’Aznavour, de Piaf et de Sheila. Pas sur la bouche (2003) reprend, en la modernisant, une opérette délicieusement rétro de Maurice Yvain. Les Herbes folles (2009) ressuscitent l’esprit de Sacha Guitry, en le mâtinant de polar à quatre sous. Qui d’autre que lui s’autorise pareil éclectisme débridé ? Pendant ce long pan de sa filmographie, Resnais s’est trouvé deux doubles, Pierre Arditi et André Dussollier, qui tiennent tour à tour, voire simultanément, un rôle où il se projette tout entier. Comment s’étonner, dès lors, qu’ils soient, à l’écran, si souvent épris l’un et l’autre de Sabine Azéma ? L’homme qui vient de s’éteindre auprès d’elle n’était pas seulement un grand réalisateur. C’était aussi un grand magicien et, à son élégante façon, un grand amoureux. »

Jean-Pierre Bouyxou