« Je ne condamne pas la violence de ceux que les destructeurs de la vie et de son environnement appellent "casseurs", je réprouve seulement l’inconséquence d’une telle rage. Oui, elle atteint, à la lueur des cocktails Molotov, à de brefs éclats de lucidité jubilatoire. Oui, elle rompt par ses cris l’ennuyeux ronron d’une survie programmée. Dans la liberté qu’elle s’octroie, elle soupçonne qu’une autre vie est possible. Avec moins d’angoissante frénésie, avec un meilleur discernement, le "casseur" s’offrirait des satisfactions plus substantielles. Il se démarquerait plus ouvertement de la casse rentabilisée que pratiquent les mafias étatiques et financières s’il instaurait des occupations de terres libérées de l’emprise étatique et marchande, des coins de gratuité qui s’enfonceraient dans le béton de la mondialisation avec plus d’effets dévastateurs que la nitroglycérine, sans parler du fulminate ou du cocktail Molotov. Le militant qui se glorifie comme d’un exploit militaire d’incendier une banque – même s’il n’a pas l’imbécillité de croire qu’il porte un coup au système bancaire – est un être auquel le ressentiment et le défoulement vindicatifs interdisent encore de pousser plus avant le bonheur d’éradiquer ce qui entrave ses plaisirs. Il se résigne à ces assouvissements à la hussarde, à ces jouissances inaccomplies qui s’apparentent à l’éjaculation précoce. Le vieux réflexe sacrificiel du militant empêche la vie qui est en lui de prendre son envol. Se délester de sa colère en tapant sur un mur, quel gâchis ! Alors qu’une colère générale, fédérée, lucide aurait quelques chances de faire voler en éclats les barrières de la rentabilité qui nous contiennent, nous oppriment, emprisonnent. »

Raoul Vaneigem, Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande, Libertalia 2018

casseurs