« Le poisson n'est poisson qu'une fois dans la barque. »

murene

« Cet été-là, je connus le baptème de sang de la murène. Remontée avec la palangre en même temps qu'un mérou, pendant que mon oncle et Nicola s'occupaient du précieux poisson, j'essayais de dégager l'hameçon de la gorge de la murène. De ma main gauche je serrais ses joues pour maintenir sa bouche ouverte. Je réussis à extraire l'hameçon et au moment même ou je le sortais elle se débattit, je perdis ma prise sur ses joues et des dents s'enfoncèrent dans ma main à la jointure de mon index. La murène ne mord pas seulement, là où elle s'accroche, elle ne desserre pas sa prise. Elle bloque sa mâchoire et ne l'ouvre plus. Je réussis à ne pas crier, les larmes perlaient à mes yeux sous l'effort. Lorsqu'il eut fini avec le mérou et que mon oncle se remit à tirer la palangre, Nicola me vit et d'un seul coup de couteau il détacha la tête de la murène. Puis il cassa l'os de sa mâchoire et alors seulement, une à une, il ôta les dents de la murène de mon doigt. Je regardais la mer tandis que Nicola exécutait tranquillement une petite opération bien ancienne, ma main blessée était loin de mes pensées, la douleur frappait mais je n'ouvrais pas. Il m'arrivait ce que j'avais entendu raconter. Je connaissais déjà le poison de la vive sous le pied et celui de la rascasse dans la paume de la main. J'était sur un bateau et ce sang faisait partie du compte. Mon oncle ébaucha un sourire entre deux brassées de palandre, hochant légèrement la tête. "Mo' si pescatore", dit Nicola quan il eut fini, rinçant ma main dans la mer. »

Erri De Luca, Tu, mio (1998), Gallimard, 2011